Si seulement la Grèce avait du pétrole

Tribune libre

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Ce texte, ainsi que les dessins de presse associés, en sont un bel exemple .  Bien que le sujet ne concerne pas directement Castries, nul ne peu nier que les derniers événements et certainemant les prochains nous interrogeront, tant au niveau de la gouvernence, du poids de la finance, de la place de la démocratie et de la politique.

Nous vous souhaitons une bonne lecture et surtout nous vous encourageons à utiliser les commentaires liés à cet article pour apporter vos points de vue. 

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Si seulement la Grèce  avait du pétrole.

Par Jean-Francois Ramirez – Juillet 2015

Les mauvaises langues, dont je fais parfois partie, exigeaient qu’elle ait au moins des idées. Mais quel type d’idées ? Une au moins qui dessinerait une alternative à cette Europe sous domination Germano/financière, une au moins qui démontrerait une bonne fois pour toute que l’on ne peut trouver le bonheur avec autour du cou la trace du collier, une idée qui donnerait la recette de l’émancipation réussie face aux banques et aux états qui les garantissent.

I – Mais ces idées, les Grecs les ont eues …

Oui, mais personne ne les a entendues ou personne ne les a faites siennes.

Bien avant l’accord « historique » de juillet qui consacre ce que certains appellent « responsabilité » et d’autres « capitulation », je commettais ce dessin …

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Le hasard fait parfois bien les choses pour éclairer les lanternes et quelques jours plus tard on m’offrait à lire le bouquin d’EMMANUEL TODD : « Qui est Charlie ? ».

J’y trouvais les mots et le sens de ce que je n’exprimais que de façon essentiellement instinctive jusqu’alors. Cette attitude « luthérienne » et « punissante » de l’Europe conduite par la chancelière allemande face à l’idée « universaliste » et protectrice qu’en avaient en majorité les peuples des pays du sud, loin de la froideur calculatrice d’un comité d’administration bancaire.

Que nous disait cette élection de Tsipras ? 

Que la Grèce, pas davantage que l’Allemagne des années 50, n’avait à supporter les crimes, les catastrophes humaines et financières engendrées par les gouvernements précédents, l’accaparement de la richesse par quelques uns …

Cela signifiait aussi que poursuivre dans cette voie de la dette devenait un acte politique davantage que financier puisque de facto cette dette reposant sur de l’argent fictif ne peut exister. Pour prêter de l’argent encore faut-il en avoir. D’où venait donc cet argent, les banques avaient –elles en réserve de quoi garantir ces prêts ?

De nos jours, sauf à  être un moine méditatif isolé au sommet de l’Annapurna, chacun sait que la réponse est NON ! Les mêmes banques qui ont mis à mal le système économique mondial par la crise des subprimes et les bulles financières, les mêmes qui ont menacé faillite et obtenu leur renflouement par les états (donc vous et moi), celles là mêmes exigent qu’on leur rembourse ce qu’elle n’ont jamais eu à prêter sinon des écritures bancaires qui témoignaient que la Banque Centrale Européenne mettait à leur disposition de l’argent pratiquement gratuit qu’elles pouvaient prêter à des taux plus ou moins élevés en fonction de l’état de santé des pays européens. On a donc garanti aux fossoyeurs de l’économie une rente dont ils exigent les intérêts. N’est-ce pas merveilleux ?

Faites-en l’expérience personnelle dans les périodes de difficulté et vous verrez à  quel point le prêt que vous octroie votre banquier est soumis à condition et restriction quand vos comptes sont peu florissants. C’est dire que les valeurs de solidarité affichées par l’Europe ne sont rien face à la volonté de prédation du système bancaire.

Dans le même temps, les économistes les plus reconnus expliquent que l’austérité, non seulement ne résout rien mais au contraire aggrave la situation économique des pays européens, amputant leur capacité de consommation intérieure et développant les risques de déflation. Donc pour soigner X, on lui administre un médicament qu’il ne peut s’offrir et s’il veut survivre malgré tout, on lui vend à crédit ce même médicament, beaucoup plus cher et avec la menace assortie de l’en priver s’il ne paie pas.

Le problème avec la Grèce, c’est qu’elle reçoit un prêt pour renflouer ses banques qui sont censées lui prêter de quoi obtenir le médicament.

En clair, les banques tiennent le choc, continuent de fonctionner mais pas un cent ne parvient au peuple qui continue son chemin de croix, montré du doigt par les « bien pensants » qui le jugent « profiteur », « fainéant » et considèrent qu’il mérite une bonne leçon.

II – Que reproche-t-on à la Grèce ?

La France et l’Allemagne n’étaient pas au courant de la nature des gouvernements grecs précédents, de la corruption érigée en dogme par les classes dominantes, par le fait que ni les armateurs ni le clergé grec n’étaient imposables ? Tellement pas au courant que ce tout petit pays de 10 millions d’habitants est le troisième acheteur d’armement européen (traduisez français et allemand) après la Chine et l’inde et que cela ne posait d’autre problème que de rentabiliser nos économies de guerre.

De cela on parle rarement et personne ne s’émeut du fait qu’une telle force militaire puisse continuer à jouer un rôle dissuasif au sein même d’un pays qui au lieu d’opter pour l’extrême droite à choisi une voie censée rendre la parole au peuple.  Et c’est bien cela qui est insupportable aux yeux de Mme Merkel comme à ceux ce la sociale démocratie européenne, François Hollande en tête.

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De fait on exige de ce pays qu’il soit plus blanc que blanc, comme si en 6 mois de gouvernance, Tsipras avait la capacité de régler ce qui n’a jamais été réglé. Pour l’aider dans le nettoyage des écuries d’Augias on aggrave la pression, on crée un mouvement de panique bancaire, on parle des lendemains comme l’église parlait de la terre, astre plat, qui regorgeait de monstres dès lors qu’on arrivait à son extrémité et qu’on chutait dans le vide.

De cette vision d’apocalypse orchestrée par la France et l’Allemagne, de cette attitude « punitive », avons-nous lieu d’être fiers, d’être critiques vis-à-vis de Tsipras ?

L’expression « coup d’état financier » est utilisée avec une certaine lucidité mais elle ne se suffit pas à elle-même. S’il s’agissait uniquement de cela et des « gros yeux » de Mme Merkel, jamais cet accord qui dessaisit la Grèce de ses prérogatives souveraines n’aurait-été conclu.  

En d’autres temps et d’autres lieux, il n‘est pas inutile de se souvenir que le régime de Salvador Alliende au Chili eut à souffrir et mourir de la main des Etats-Unis d’Amérique et que cela pris en particulier la forme d’une grève des camionneurs qui bloquèrent l’économie du pays et justifièrent l’intervention de l’armée…

La Grèce ayant connu le régime des colonels et ce que signifie la dictature avait-elle ce risque à prendre ? Quand Tsipras explique ne pas croire dans l’accord avec l’Europe mais avoir voulu éviter une catastrophe à son peuple,  ne pouvons-nous y voir une similitude avec les dangers plus haut évoqués ?

III – Que reproche-t-on à Tsipras ?

Avant toute chose, balayons devant nos portes. Une situation semblable entraîne des conséquences parfois différentes. La montée de Syriza en Grèce, celle de Podemos en Espagne, et parallèlement celle du Front National en France relèvent d’une même cause mais sont diamétralement opposées. Or, toute l’histoire du mouvement social nous le montre, la principale cause d’échec et de dérive bureaucratique est liée à l’isolement. Imaginons un instant que dans la foulée de son meeting du Bourget contre la finance internationale, François Hollande devenu Président de la République décide d’affronter Mme Merkel et dise NON à l’austérité et la toute puissance Allemande ? Quand on voit la résistance exercée durant des mois par ce petit pays qu’est la Grèce, on imagine l’élan et l’efficacité d’une telle attitude …

En lieu et place d’une politique hardie et anti austérité, on appréciera l’axe Macron/Valls et on comprendra que la Grèce ne pouvait obtenir autre chose que cette reddition dont les seuls qui aient à en rougir se trouvent à l’Elysée plutôt qu’à l’Acropole.

Mais pas seulement …

Ceux qui sanctifient le plus vite sont les mêmes que ceux qui envoient au bûcher …

J’observe les « adorateurs » de Jean-Luc Mélenchon en 2012 et ceux d’Alexis Tsipras, les mêmes souvent que ceux de Hugo Chavez. Je les observe sans aprioris, sans jugement hâtifs mais je les vois comme des personnes voulant désespérément croire, trouver le sauveur, celui qui possède la solution, la recette, le truc qui va nous économiser la nécessité de réfléchir et d’agir. Je me garderai bien d’établir des catégories socioculturelles, n’étant pas  anthropologue ou sociologue et ne disposant que de mon petit bout de lorgnette de dessinateur de presse et rien d’autre.

Les nouveaux croyants sont aussi les inquisiteurs et ce sont eux, à gauche, qui parlent de trahison, de capitulation, après avoir crû, prié, voulu que le monde nouveau émerge de ces quelques uns. De fait, s’interrogent-ils sur ce qu’ils ont fait ou non, sur la pérennité de leur pensée, se souviennent-t-ils avoir voté Chirac devant l’épouvantail Le Pen ?

Se souviennent-ils dans leurs rêves les plus fous avoir pronostiqué Mélenchon au second tour des élections présidentielles de 2012 ?

Quant aux autres, capables de diviser l’atome en de multiples sous catégories et allant de congrès en congrès « révolutionnaires » depuis l’après guerre à la conquête de la 4ème internationale  et la mise en œuvre du programme de transition de Léon Trotski, savent-ils ce qu’est la faim, l’inquiétude du lendemain, le déracinement, la peur ?

Cette couche moyenne française, cette élite universitaire, cette « fonctionnarité » de la pensée ne fait pas le poids face aux réalités, toujours en retard d’une guerre, incapable d’attirer durablement ce qui fait la vie d’un peuple, la caissière de supermarché ou le petit auto entrepreneur … C’est le néant, la tchatche, l’imagination sans le pouvoir, la pause et le choix des vacances dans un pays plus pauvre que le sien avec parfois l’inquiétude que cela ne soit pas possible pour cause de perturbation dans les pays concernés.

IV – A quoi ça sert de le dire ?

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A rien, la réponse est simple : « Cela ne sert à rien ! ». Les ficelles sont tellement grosses, les bénéficiaires tellement faciles à identifier, les coupables tellement coupables, les victimes tellement consentantes, la tragédie tellement facile à  écrire que, faute de retenue, vous serez jugé comme fou à lier de démontrer que cela fonctionne et fonctionnera encore.

Ce sont des mécanismes simples qui reposent sur la seule complexité de convaincre la masse. On peut détruire un monde au nom de la raison, du bon sens, on peut au nom du bonheur créer des malheurs inimaginables, on peut aussi refuser ce salmigondis de pensées avortées et de prétention sans nom de certains à  réfléchir pour les autres.

Il y a de l’intérêt à comprendre mais cela implique de la cohérence par la suite et cela fait cruellement défaut. Par exemple, une fois débarrassé de son apparente agressivité, on pourra apprécier l’explication de la dette par JL Mélenchon, trouver brillants ses éclats souverainistes et puis on demandera la suite de ce repas en apparence pantagruélique et on trouvera un peu chiche le fait que cette constatation et cette contestation aboutisse à dire, il faut rester dans l’Europe, il faut continuer avec l’Euro qui massacre le niveau de vie des peuples, il faut comme seul moyen de trouver le bonheur participer au jeu des élections et basta … De là à penser que JL Mélenchon est un réformiste et rien de plus, il n’y a qu’un  pas que je franchis allègrement, là où la tiédeur de l’époque le considère comme un dangereux bolchévique. Franchement j’imagine mal Lénine béat d’admiration devant François Mitterrand …

Non ce n’est pas suffisant, ce n’est qu’une posture, une attitude incompréhensible, un avortement en direct de ce que porte en elle toute une partie de cette Europe qui n’en peut plus de vivre comme dans un pays en voie d’émergence.

Ce n’est pas suffisant et cela laisse la porte ouverte à la colère que le Front National est capable de recueillir. Un peu d’audace, un peu de cohérence, au risque de perdre des alliés tels que la direction du Parti Communiste Français qui a cessé d’être communiste depuis 1945.

Un peu d’audace et de courage Mr Jacques Généreux, brillant économiste, qui nous explique avec pertinence les rouages de cette crise politique déguisée en crise financière et qui poursuit son conseil éclairé au profit du Parti de Gauche et sa position légitimiste.

Les peuples ne sont jamais là où on les attend, les prédictologues de toutes les révolutions se sont plantés à chaque fois, Marx attendait la révolution en Allemagne, elle survint en Russie, on pensait la France endormie et elle se permît un semblant de réveil en 1968, rares étaient ceux qui voyaient la fin de la domination soviétique jusqu’à l’effondrement de 1989 etc …

Par chance les tenants de l’économie libérale sont aussi nuls que les « Madame Irma » de la révolution, c’est peut-être la seule chose d’encourageante dans ce fatras qui sert d’horizon en 2015. Il suffira d’un banquier véreux qui veuille encore plus et encore plus vite pour défaire ce que les élections et le semblant de démocratie ne peuvent modifier. Il n’y a qu’à attendre, les mouches du coche peuvent s’activer, s’époumoner, elles ne servent à rien.

JF RAMIREZ
Juillet 2015

Les libres dessins

Jean-Francois Ramirez, Karak, Délirius

 

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2 comments for “Si seulement la Grèce avait du pétrole

  1. Άννα
    29 juillet 2015 at 7 h 23 min

    Après Ne vivons plus comme des esclaves, j’ai le plaisir de vous transmettre un premier extrait du prochain film Je lutte donc je suis (durée : trois minutes).
    https://www.youtube.com/watch?v=WEHHU65xzKk

    Rencontré au centre d’Athènes, Eric Toussaint y explique la légitimité de désobéir aux créanciers de la Grèce, L’ILLÉGALITÉ DE LA TOTALITÉ DE LA DETTE GRECQUE, l’absolue nécessité de lutter, ainsi qu’une anecdote qui l’a ému.

    Les détails de cette analyse sans concession ont été présentés officiellement lors du rapport préliminaire de l’audit. Bravo et merci à Eric, Giorgos et tout le collectif du CADTM.

    Pour en savoir plus sur le film Je lutte donc je suis : http://jeluttedoncjesuis.net (dont l’appel à soutien pour son financement et sa mise en ligne gratuite en plusieurs langues dès sa sortie). Merci de partager, diffuser et publier où vous voulez !

  2. Παύλος
    28 juillet 2015 at 22 h 28 min

    En addition de de cet article, vous pouvez découvrir la chronique mensuelle de Yanis Varoufakis sur le AlterEcoPlus. La première est titrée "L’Europe impose à la Grèce un plan de privatisation punitif" cliquez ici

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